Client en défaut de paiement: quand réclamer judiciairement une dette d’entreprise?

Le non-paiement des factures et les retards de paiement commerciaux constituent l’un des problèmes les plus récurrents auxquels sont confrontées les entreprises et les professionnels en Espagne. Selon les données de l’Observatoire des retards de paiement, le délai moyen de paiement dans les transactions commerciales entre entreprises se situe systématiquement au-delà des limites légales fixées, ce qui engendre des tensions de trésorerie susceptibles de compromettre la viabilité d’entreprises par ailleurs solides.

La décision d’engager une procédure judiciaire de recouvrement de créance ne doit pas être prise à la légère. Elle nécessite d’évaluer soigneusement la viabilité économique de la procédure, les chances réelles de recouvrement, les délais de procédure prévisibles, ainsi que l’impact que la voie judiciaire pourrait avoir sur la relation commerciale avec le débiteur.

Cet article analyse les critères qui doivent guider la décision de saisir la justice, les procédures prévues par le droit espagnol pour le recouvrement des créances commerciales, ainsi que les stratégies permettant de maximiser les chances de recouvrement effectif de la créance.

Quand convient-il de recourir à une procédure judiciaire pour recouvrer une créance ?

La décision d’engager une procédure judiciaire doit reposer sur une analyse coûts-avantages qui tienne compte à la fois des aspects économiques et stratégiques.

Conditions préalables à toute action en justice

Avant de saisir la justice, il est indispensable de vérifier que ces conditions sont remplies :

Existence d’une dette liquide, échue et exigible : le montant réclamé doit être déterminé ou facilement déterminable, le délai de paiement doit être écoulé et il ne doit pas subsister de conditions suspensives.

Pièces justificatives suffisantes : factures émises conformément à la réglementation fiscale, bons de livraison signés, contrats ou commandes justifiant l’opération, et courriers attestant la reconnaissance de la dette.

Absence de prescription : la créance ne doit pas être prescrite. Le délai de prescription pour les actions découlant de relations commerciales est, en règle générale, de cinq ans à compter de l’échéance de l’obligation, conformément à l’article 1964 du Code civil.

Épuisement des voies de recours à l’amiable : il est recommandé, bien que cela ne soit pas obligatoire, d’avoir tenté le recouvrement par voie extrajudiciaire, par courrier recommandé avec accusé de réception ou par tout autre moyen permettant de prouver que la réclamation a bien été formulée au préalable.

Évaluation de la faisabilité de la procédure

Toutes les créances impayées ne justifient pas nécessairement l’ouverture d’une procédure judiciaire. Il convient d’évaluer :

Solvabilité apparente du débiteur : avant d’engager la procédure, il est recommandé de procéder à une vérification de la situation patrimoniale. Si le débiteur ne dispose d’aucun bien saisissable connu, l’obtention d’un jugement favorable peut s’avérer inutile en raison de l’impossibilité d’une exécution forcée.

Rapport coût/montant réclamé : il convient de prendre en compte le coût des frais de justice, les honoraires des professionnels et le temps consacré au suivi de la procédure. Pour les créances d’un montant très faible, une action en justice peut ne pas être viable sur le plan économique.

Intérêt stratégique de la réclamation : dans certains cas, même si le montant de la créance est modeste, il peut être intéressant d’engager une action en justice afin de créer un précédent vis-à-vis d’un client récidiviste ou de préserver une image de fermeté auprès des autres clients.

Incidence sur la relation commerciale : il convient de déterminer si le débiteur est un client régulier confronté à des difficultés temporaires et avec lequel il est dans l’intérêt de l’entreprise de maintenir la relation, ou s’il s’agit d’une opération ponctuelle qui ne compromet pas les relations commerciales futures.

Procédures judiciaires en matière de recouvrement de créances

Le droit procédural espagnol prévoit différentes voies de recours pour le recouvrement des créances pécuniaires, chacune présentant des caractéristiques, des délais et des conditions spécifiques.

1. Procédure de recouvrement par injonction de payer

La procédure de recouvrement, régie par les articles 812 et suivants du Code de procédure civile, constitue la voie privilégiée pour le recouvrement des créances pécuniaires liquides, déterminées, échues et exigibles dont le montant n’excède pas 250 000 euros.

Caractéristiques principales :

  • Rapidité : il s’agit de la procédure la plus rapide. Si le débiteur ne s’y oppose pas, un titre exécutoire est délivré dans un délai d’environ 20 jours à compter du dépôt de la requête.
  • Pièces justificatives requises : vous devez fournir un document attestant de la dette, tel qu’une facture, un bon de livraison, un contrat, une reconnaissance de dette, un relevé de solde débiteur ou tout autre document justifiant l’existence de la créance.
  • Opposition du débiteur : si le débiteur fait opposition, la procédure se poursuit sous la forme d’une procédure orale ou ordinaire, selon le montant en cause, et donne alors lieu à une procédure contradictoire complète.
  • Frais de justice : en l’absence d’opposition, les frais de justice sont réduits. En cas d’opposition et si le créancier obtient un jugement en sa faveur, le débiteur doit prendre en charge les frais de la procédure ultérieure.

La procédure de recouvrement est particulièrement efficace lorsque le dossier est clair et que le débiteur ne dispose pas d’arguments de défense solides. Les statistiques judiciaires montrent que, dans plus de 60 % des cas, il n’y a pas d’opposition, ce qui permet d’obtenir une exécution directe.

2. Procédure orale

L’ procédure orale s’applique aux créances ne dépassant pas 6 000 euros ou lorsque la procédure de recouvrement par injonction de payer n’est pas envisageable faute de pièces justificatives suffisantes.

Caractéristiques :

  • Procédure plus courte que la procédure ordinaire, mais comportant une phase contradictoire complète
  • Requête, réponse et audience unique
  • Jugement rendu généralement dans un délai de 10 jours après l’audience
  • Durée totale approximative : 4 à 8 mois à compter du dépôt de la plainte

3. Procédure ordinaire

La procédure ordinaire est obligatoire pour les créances supérieures à 6 000 euros lorsqu’une procédure de recouvrement par voie de commandement n’est pas applicable, ou pour les créances de tout montant lorsque la complexité de l’affaire nécessite une instruction probatoire plus approfondie.

Cette procédure comprend la requête, la réponse, l’audience préliminaire, la phase d’instruction et les conclusions, avec des délais de procédure plus longs. La durée moyenne se situe entre 12 et 18 mois, mais elle peut être prolongée en cas de complexité de l’instruction ou de recours.

Le « burofax » : un outil préalable à la voie judiciaire

Avant d’engager toute procédure judiciaire, il est vivement recommandé d’envoyer un lettre recommandée avec accusé de réception au débiteur. Ce document, accompagné d’un accusé de réception certifié, remplit plusieurs fonctions stratégiques :

Interruption de la prescription : une mise en demeure extrajudiciaire certifiée interrompt le délai de prescription, empêchant ainsi la dette de se prescrire pendant les négociations.

Preuve du retard de paiement : elle prouve que le créancier a exigé le paiement, ce qui met le débiteur en défaut et ouvre droit au recouvrement d’intérêts de retard.

Pression psychologique : une lettre recommandée avec accusé de réception bien rédigée, avertissant de l’imminence d’une action en justice et des frais qui y sont associés, peut inciter au paiement volontaire.

Réduction des frais de justice : si une procédure de recouvrement est ensuite engagée et que le débiteur ne s’y oppose pas, les frais sont moins élevés que si l’on passe directement en justice sans réclamation préalable.

Intérêts de retard dans les transactions commerciales

La loi n° 3/2004 relative à la lutte contre les retards de paiement, modifiée en 2010 et 2013, stipule que dans le cadre des transactions commerciales entre entreprises ou entre des entreprises et des organismes publics, le créancier est en droit de réclamer des intérêts de retard sans qu’une mise en demeure préalable soit nécessaire.

Le taux d’intérêt applicable est celui fixé chaque année par la Banque centrale européenne, majoré de huit points de pourcentage. Pour 2024, ce taux s’élève à environ 12,75 % par an, un chiffre important qui doit être systématiquement invoqué dans toute action en justice relative à une créance commerciale.

Outre les intérêts, la loi prévoit que le créancier a droit à une indemnité de 40 euros pour chaque facture impayée au titre des frais de recouvrement, montant qui doit s’ajouter à la créance principale.

Exécution du jugement : saisie de biens

L’obtention d’un jugement favorable ne garantit pas le recouvrement effectif de la créance. Si le débiteur ne paie pas de son plein gré, il convient d’engager une une procédure d’exécution forcée afin de saisir des biens d’une valeur suffisante pour couvrir la créance.

Ordre de saisissabilité

L’article 592 de la LEC établit un ordre de priorité en matière de saisie des biens :

  1. Argent ou comptes courants
  2. Créances et droits réalisables à court terme
  3. Bijoux et objets d’art
  4. Revenus en espèces
  5. Intérêts, revenus et produits
  6. Biens mobiliers ou biens non immobiliers
  7. Biens immobiliers
  8. Salaires, rémunérations et retraites
  9. Créances, droits et actifs réalisables à long terme

Dans la pratique, la saisie la plus efficace est généralement celle des comptes bancaires, même si les débiteurs transfèrent souvent leurs fonds avant que la saisie ne soit effective. La saisie sur salaire est limitée à des pourcentages qui dépendent du montant du salaire, le salaire minimum interprofessionnel restant toujours insaisissable.

Enquête patrimoniale

Si le créancier ignore quels sont les biens saisissables du débiteur, il peut demander au tribunal d’exiger des informations auprès de :

  • Agence des impôts : pour consulter les déclarations fiscales et les biens déclarés
  • Sécurité sociale : pour identifier les salaires ou les pensions susceptibles d’être saisis
  • Registre foncier : pour localiser les biens immobiliers au nom du débiteur
  • Direction générale de la circulation : pour identifier les véhicules susceptibles d’être saisis
  • Établissements bancaires : pour identifier les comptes courants présentant un solde créditeur

Cette phase d’enquête peut durer plusieurs mois et ne donne pas toujours de résultats. Si le débiteur ne dispose pas de biens saisissables, l’exécution sera déclarée provisoirement sans objet; elle pourra toutefois être réouverte si des biens apparaissent ultérieurement.

Alternatives à la voie judiciaire : médiation et accords de paiement

Avant de saisir les tribunaux, il est possible d’explorer des voies alternatives permettant de recouvrer la créance à moindre coût et plus rapidement :

Accords de report de paiement : négocier avec le débiteur un échéancier de paiements échelonnés lui permettant de s’acquitter de ses obligations sans compromettre sa viabilité. Il est recommandé de formaliser ces accords par écrit, en fixant des échéances précises et en précisant les conséquences en cas de non-respect.

Réductions et délais : en cas d’insolvabilité manifeste, il peut être préférable d’accepter une remise (réduction du montant) garantissant un recouvrement partiel immédiat, plutôt que de prolonger la procédure au risque de ne rien percevoir.

Médiation commerciale : faire appel à un médiateur professionnel afin de faciliter la conclusion d’un accord entre les parties. La médiation est volontaire, confidentielle et peut aboutir en quelques séances, ce qui permet d’éviter les coûts et la publicité liés à une procédure judiciaire.

Cession de créance : dans des cas extrêmes, il peut être envisagé de céder la créance à une société de recouvrement ou d’affacturage qui assumera le risque de non-paiement en échange du versement d’un pourcentage de la valeur nominale.

Frais liés à la procédure judiciaire

Un élément essentiel dans la décision d’intenter une action en justice consiste à évaluer les coûts de la procédure. Ceux-ci comprennent :

Honoraires d’avocat et de procureur : varient en fonction de la complexité de l’affaire et du montant réclamé. Dans le cadre d’une procédure de recouvrement sans opposition, ils peuvent osciller entre 300 et 800 euros. Dans le cadre d’un procès oral ou d’une procédure ordinaire, les frais peuvent dépasser 2 000 à 5 000 euros.

Frais de justice : à l’heure actuelle, il n’y a pas de frais de justice pour les particuliers ni pour les petites entreprises, mais certaines entités sont tenues de les acquitter.

Frais d’exécution : si l’exécution du jugement s’avère nécessaire, les honoraires des professionnels augmentent et des frais supplémentaires peuvent être engagés au titre des notifications, des saisies, des ventes aux enchères, etc.

La bonne nouvelle, c’est que si le créancier obtient un jugement en sa faveur, le débiteur doit prendre en charge les frais de procédure, qui comprennent les honoraires de l’avocat et du procureur du créancier dans les limites légales fixées.

Foire aux questions sur le recouvrement de créances

Combien de temps dure une procédure de recouvrement par voie de commandement ?

Si le débiteur ne fait pas opposition, le titre exécutoire est obtenu dans un délai d’environ 20 jours à compter de la demande initiale. En cas d’opposition, la procédure se transforme en procédure orale ou ordinaire selon le montant en jeu, ce qui prolonge la procédure de 4 à 18 mois supplémentaires.

Puis-je réclamer des intérêts de retard ?

Oui. Dans le cadre des transactions commerciales entre entreprises, le taux d’intérêt légal majoré de huit points de pourcentage s’applique automatiquement, conformément à la loi sur la lutte contre les retards de paiement. Pour 2024, cela représente environ 12,75 % par an.

Que se passe-t-il si le débiteur ne dispose pas de biens saisissables ?

Si, à l’issue de l’enquête sur le patrimoine, aucun bien suffisant n’est identifié, la procédure d’exécution est déclarée provisoirement sans objet. La créance reste valable et la procédure d’exécution peut être réouverte si des biens apparaissent ultérieurement, mais entre-temps, elle ne donne pas lieu à recouvrement.

Quand une créance commerciale est-elle prescrite ?

Le délai de prescription général est de cinq ans à compter de l’échéance de l’obligation, conformément au Code civil. Toutefois, les réclamations extrajudiciaires prouvées (lettre recommandée avec accusé de réception, mise en demeure notariée) interrompent la prescription.

Est-il utile de recourir à la voie judiciaire pour recouvrer de petites créances ?

Cela dépend. Pour les créances inférieures à 500-1 000 euros, les frais peuvent dépasser le montant réclamé si le débiteur fait opposition. En revanche, la procédure de recouvrement sans opposition est peu coûteuse et rapide. Il convient d’évaluer chaque cas individuellement en tenant compte de la probabilité d’opposition et de la solvabilité du débiteur.

Puis-je intenter une action en justice sans avocat ?

Dans les procédures de recouvrement et les audiences orales portant sur des montants inférieurs à 2 000 euros, l’intervention d’un avocat et d’un avoué n’est pas obligatoire. Toutefois, le recours à un professionnel maximise vos chances de succès et permet d’éviter les erreurs de procédure susceptibles de compromettre le déroulement de la procédure.

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